mardi, mars 10, 2026
Google search engine
AccueilSantéNiger : Quand les barrières socioculturelles et les défaillances institutionnelles entravent la...

Niger : Quand les barrières socioculturelles et les défaillances institutionnelles entravent la prise en charge adéquate des victimes des VBG

La culture du silence ancrée dans nos coutumes, la crainte du rejet par les siens, la peur des représailles et de la stigmatisation, ajoutées aux coûts exorbitants des examens médicaux et la lourdeur des procédures, sont autant de facteurs qui entravent la prise en charge adéquate des victimes de violences basées sur le genre et l’accès à la justice au Niger. Pendant ce temps, le phénomène continue à prendre de l’ampleur, tant en milieu rural que dans les centres urbains.

« Les violences les plus récurrentes qui nous remontent sont les violences domestiques (problèmes familiaux, discrimination, stigmatisation…) et très rarement le cas de viol, pour lequel il est extrêmement difficile pour la victime d’en parler librement », affirme Mounkaila Dourfaye Halimatou, Commissaire chargée du Genre et des Filles dans le scoutisme. 

Selon une étude du Spotlight Programme Niger/2021, « l’espace domestique est le principal lieu où se produit la violence : violence physique (61.4%), violence sexuelle (91.9%), violence psychologique (67.6%), violence économique (95.1%) … ». Déjà en 2015, une étude du Fonds des Nations Unies pour la population (UNFPA) soulignait que « près d’une femme sur cinq au Niger a subi des violences physiques depuis l’âge de 15 ans ».

Derrière ces statistiques qui seraient en nette progression dans certaines contrées du Niger, notamment à Zinder et Maradi où le pourcentage de survivantes est le plus élevé, se cachent des vies brisées, des traumatismes profonds et un combat pour la survie.

  • La honte, l’accès aux soins et à la justice, un triple fardeau pour les survivantes

Le premier obstacle qui se dresse aux victimes des VBG pour dénoncer la violence subie est le silence. « Quand tu es violentée ou abusée, c’est ton propre entourage qui te dit de te taire pour préserver l’honneur de la famille et pour ne pas être rejetée par la communauté ou devenir la risée de celle-ci », fustige Roukaya H, une jeune femme de 21 ans, victime de violence conjugale, reçue par une équipe de conseillers d’un centre d’écoute à Niamey.

Le cas de Habsat, âgée d’à peine 16 ans (rapporté par une ONG œuvrant dans le combat contre les VBG), violée par son cousin et contrainte par ses propres parents, principalement sa mère, de garder le silence pour ne pas « briser les liens familiaux et jeter la honte sur la famille » est assez illustratif du poids des barrières socioculturelles dans la lutte contre les violences basées sur le genre, notamment en milieu rural.

Les exemples de pression familiale et communautaire en cas des violences commises par un membre de la famille sont légion. En pareille situation, explique M. Lawali Amadou de l’ONG Lafia Matassa, « il est très difficile que la violence exercée sur la victime soit dénoncée. Ce sont plutôt la cohésion familiale et l’honneur des familles qui priment sur le bien-être individuel de la victime ».

Le refus de dénoncer une violence, que ce soit le viol ou autre, annihile l’engagement des OSC œuvrant dans la défense et la protection des droits humains à lutter véritablement contre les violences basées sur le genre au Niger.

Pourtant, à l’Association des Femmes Juristes du Niger (AFJN), tout un mécanisme est prévu pour accompagner une victime de VBG, si elle le désire, jusque devant les tribunaux. « A l’AFJN, nous disposons d’un centre d’accueil pour héberger les survivantes de violences basées sur le genre. Nous pouvons aussi nous autosaisir de tout cas dont nous avons eu connaissance. Pour le cas de viol par exemple, quand l’AFJN est saisie, nous orientons la victime vers les unités d’enquêtes, notamment la Gendarmerie pour la procédure en vigueur. Une fois que nous avons les constats nécessaires, et si la victime est consentante, nous lui faisons signer une fiche de consentement pour que l’Association l’accompagne dans toutes les procédures, y compris les examens médicaux et pouvoir engager la procédure judiciaire avec l’assistance de nos avocats membres jusqu’au procès », confie la Secrétaire générale de l’AFJN, Mme Zaratou Yacouba Adamou Alhader.

Le deuxième grand fardeau dans le cas de la prise en charge des VBG reste sans contexte l’accès aux soins. Au Niger, pays très vaste où les distances sont immenses d’un point à un autre et où les infrastructures sanitaires sont concentrées dans les centres urbains, obtenir une prise en charge médicale et psychologique rapide d’un cas de VBG est un véritable défi. La situation est beaucoup plus complexe en milieu rural.

A titre illustratif, explique un travailleur humanitaire, « une survivante d’un viol dans un village reculé doit souvent parcourir des dizaines de kilomètres pour trouver un centre de santé apte à lui fournir le kit post-exposition et, plus rare encore, un soutien psychologique ». Et ce précieux temps perdu, indique-t-il, est une « porte ouverte aux infections, aux grossesses non désirées et à l’ancrage profond du stress post-traumatique ».

En milieu urbain, la situation n’est pas aussi tout à fait reluisante, étant donné que ce ne sont pas toutes les formations sanitaires qui peuvent accueillir et prendre en charge des cas de violence basée sur le genre. À Niamey, les formations sanitaires habilitées à prendre en charge les survivantes pour l’expertise médicale sont au nombre de quatre (4). Il s’agit, selon Alzouma Touré Ibrahim, Chargé des Programmes de l’ONG SOS Femmes et Enfants Victimes des Violences Familiales (FEVVF), de : « l’Hôpital National, la Maternité Issaka Gazobi ; le Camp Bano et l’Hôpital régional de Niamey ». Là-aussi, précise-t-il, c’est « l’unité d’enquête (Police ou Gendarmerie) qui détermine là où l’expertise médicale doit être faite ». Dans les autres régions du pays, ce sont les Centres Mères et Enfants et certains Districts sanitaires qui sont autorisés à faire l’expertise médicale.

A ce niveau, il convient de préciser que cette prise en charge médicale n’est pas gratuite. A l’ONG SOS FEVVF, dira son Chargé des Programmes, « nous dépensons régulièrement de l’argent pour accompagner des survivantes qui ont besoin des soins, des examens complémentaires et d’expertise médicale, car toutes ces prestations ne sont pas gratuites. S’ajoutent à celles-là des dépenses liées au paiement des produits pharmaceutiques ».

Il ressort des entretiens avec des structures locales œuvrant dans le combat contre les violences basées sur le genre que cette prise en charge médicale, incluant des soins post-viol, un soutien psychologique et le traitement des infections sexuellement transmissibles, est loin d’être garantie sur l’ensemble du territoire. « Les centres de santé, lorsqu’ils existent, manquent souvent de personnel formé et de kits médicaux spécifiques », témoignent-ils. Aussi, ils soulignent que le coût des soins (variant entre 30 000F CFA à l’Hôpital National de Niamey, à l’Hôpital régional de Niamey et à la Maternité Gazobi et 15 000F CFA au Camp Bano) reste également un obstacle majeur pour une population majoritairement à faible revenu.

Selon Alzouma Touré Ibrahim de SOS FEVVF, « certaines survivantes, notamment des victimes de viol, après qu’elles ont été orientées vers les unités d’enquêtes pour avoir la réquisition, abandonnent carrément le processus et disparaissent dans la nature, du fait qu’elles n’ont pas les moyens de payer les frais d’expertise médicale », d’où l’accompagnement de sa structure dans la prise en charge de ce volet sanitaire, surtout que « l’expertise médicale permet de tracer de manière claire la situation de la victime après qu’elle ait subi cette violence. L’importance de l’expertise est qu’elle oriente aussi le juge dans sa prise de décision en fonction du degré de la violence occasionnée sur la survivante ».

Mieux, a indiqué le Chargé des Programmes de SOS FEVVF, « l’expertise médicale permet aussi de rétablir la vérité par rapport à l’acte d’accusation proféré contre le présumé auteur. Si la victime dit qu’elle a été violée, l’expertise va confirmer ou infirmer l’accusation. Ce qui peut éviter la prison à un innocent, au cas où les faits ne sont pas constitués ». Il est à noter que pour le cas des violences basées sur le genre, au-delà des soins médicaux, il faut nécessairement inclure l’accompagnement psychologique des survivantes ainsi que l’appui à la réinsertion socio-économique.

Le troisième fardeau qui pèse sur les survivantes des violences basées sur le genre reste le défi de l’accès à la justice. Malgré l’existence des lois protégeant les femmes et les filles, l’accès à la justice pour ces dernières en cas de VBG reste encore problématique du fait que « l’assistance juridique gratuite pour les victimes démunies est quasi inexistante ou inefficace en raison de ressources financières et humaines très limitées de l’Agence nationale d’assistance juridique et judiciaire », déplorent les structures de la société civile actives sur les questions de VBG.

C’est cet état de fait qui explique, selon une étude menée par l’UNFPA en 2022, que de « nombreuses survivantes de violences basées sur le genre, surtout entre partenaires conjugaux, ont souvent recours à des mécanismes de recours communautaires, qui ne donnent pas la priorité aux droits des femmes dans leurs mécanismes de résolution des conflits ».

  • La société civile en première ligne dans l’accompagnement et le soutien aux survivantes

Face aux barrières socioculturelles et les défaillances institutionnelles entravant la prise en charge adéquate des victimes des violences basées sur le genre, la société civile nigérienne engagée dans la lutte contre les VBG a développé tout un paquet d’initiatives permettant aux survivantes de retrouver le sourire. Ces initiatives vont de l’accueil à la prise en charge sanitaire, l’accompagnement juridique et juridictionnel ainsi que des actions de réinsertion sociale et économique.

A l’Association Scouts du Niger, outre les actions de prévention des cas de VBG qui sont développées, l’accent est surtout mis sur l’accompagnement psychologique des survivantes à travers son Centre d’écoute situé au Quartier Koira Tegui de Niamey, puis l’apprentissage aux métiers en vue de leur réinsertion sociale. « Nous identifions d’abord les survivantes en fonction de leurs problèmes et selon leurs besoins avant de les orienter vers une formation au métier. Nous formons ainsi les filles en couture et en alphabétisation fonctionnelle surtout celles qui n’ont pas eu la chance d’aller à l’école. Nous intégrons aussi ces filles dans le mouvement scouts pour qu’elles puissent connaitre le scoutisme, l’avantage qu’il procure aux communautés et de comprendre qu’au-delà d’être une victime des VBG, elles peuvent se reconstruire et devenir des modèles dans leur communauté. Et à l’issue de leur formation, chacune des apprenantes est dotée d’une machine à coudre qui lui permet de travailler à son propre compte et être autonome financièrement », a expliqué Mounkaila Dourfaye Halimatou, Commissaire chargée du Genre et des Filles à l’Association Scouts du Niger.

Fort de son Centre d’accueil servant à héberger des survivantes des VBG et de satisfaire à tous leurs besoins, l’Association des Femmes Juristes du Niger (AFJN) accompagne aussi les survivantes à travers des formations aux métiers. Pour ce faire, l’Association a érigé une salle de promotion humaine où des formations en fabrication du savon, en couture, coiffure, henné et maquillage sont enseignées. « L’objectif pour nous, à travers ces formations, est non seulement d’aider ces femmes à se reconstruire, à se donner une nouvelle vie et surtout à avoir une certaine autonomie financière qui les mettrait à l’abri de certains abus », dira Mme Zaratou Yacouba Adamou Alhader, Secrétaire générale de l’AFJN.

Le même engagement à accompagner les survivantes des VBG à retrouver une nouvelle vie est au top à l’ONG SOS FEVVF. « Nous faisons d’abord un accompagnement en matière de prise en charge psychologique des survivantes qui est un volet très important dans la gestion des cas de VBG. Nous avons des psychologues qui font ce travail et si cela nécessite le concours d’un spécialiste, nous referons la survivante vers des services spécialisés de l’Etat en la matière pour être prise en charge. Nous faisons aussi de l’accompagnement juridique qui consiste à expliquer les tenant et les aboutissants de tout acte que la survivante va poser ou commis à son encontre afin qu’elle comprenne ce que cela implique dans la recherche de la vérité et dans la défense de ses droits », a indiqué M. Alzouma Touré Ibrahim, Chargé des Programmes de l’ONG SOS FEVVF.

Mieux encore, poursuit-il, « nous avons un Centre d’accueil où nous hébergeons des survivantes qui n’ont pas là où aller. Nous prenons en charge leurs besoins jusqu’à la fin de la procédure. Et s’il y a un retour, quand la victime ne vit pas à Niamey, nous organisons aussi le processus de son retour en famille. Parallèlement aussi, nous discutons avec elle pour voir de quel accompagnement a-t-elle besoin pour sa réinsertion sociale et économique et nous l’accompagnons dans ce sens. Dans certains cas, se sont des actions concertées que nous menons auprès des survivantes pour les aider à se constituer en groupement d’intérêt économique en vue de leur autonomisation », a davantage expliqué le Chargé des Programmes de l’ONG SOS FEVVF.

A toutes ces initiatives, « nous avons aussi une Maison Digitale qui est une salle équipée d’ordinateurs et de la connexion Internet pour apprendre aux femmes l’usage de l’outil informatique et comment accéder à des sites d’informations pour la recherche d’emploi, la commercialisation de leurs produits et bien d’autres. Aussi, grâce aux formations dispensées en informatique, de nombreuses survivantes ont pu trouver de l’emploi, notamment dans les agences de transfert d’argent », a souligné M. Alzouma Touré Ibrahim.

Mais en dépit des innombrables efforts que mènent des ONG et Associations locales pour redonner vie aux survivantes des VBG, beaucoup reste encore à faire dans le domaine, notamment au niveau de l’Etat et des partenaires au développement. Au rang des priorités à satisfaire pour un combat plus engagé contre les violences basées sur le genre, M. Lawali Amadou de l’ONG Lafia Matassa estime qu’il faut nécessairement « renforcer le cadre juridique de la protection des survivantes, accroitre les financements dans la lutte contre les VBG, poursuivre la sensibilisation et la formation de tous les acteurs, afin que les victimes puissent bénéficier d’une meilleure attention, etc. ».

En somme, le principal goulot d’étranglement dans la prise en charge des victimes de VBG au Niger réside dans une synergie néfaste entre une forte pression sociale qui impose le silence et un système d’aide et de protection structurellement sous-financé et inégalement réparti sur le territoire. Tant que les victimes n’oseront pas briser le silence par peur de la stigmatisation ou du rejet par leurs communautés, et tant que les structures d’accueil et de recours manqueront de moyens suffisants pour bien fonctionner, le chemin vers une prise en charge effective et holistique des survivantes des VBG restera semé d’embûches.

Sahirou Youssoufou

RELATED ARTICLES

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici

- Advertisment -
Google search engine

Most Popular

Recent Comments